Lobsang Rampa, Baudelaire et Dali: Comment Zaz renoue des contacts
Il est des vérités qu’il vaut mieux ne pas découvrir. Comme le père Noël, ou la petite souris.
En cette période où les gens endossent sans souci des vies qui ne sont pas les leurs (pauvre Mischa de Fonseca et sa véritable fausse autobiographie “Survivre avec les loups”), j’ai eu envie de parler d’une découverte très récente que j’ai faite.
Nous sommes au siècle dernier. J’ai l’adolescence turbulente, la jeunesse insolente, et des amis complètement perchés.
Je cherche LA Vérité universelle, LA Voie à suivre, et Dieu. Dans ma chambre au fond du jardin de mes parents, se perdent dans la fumée les multiples échanges avec mes amis, qui partagent leurs avis sur la vie, la musique, le poids de la destinée, les limites du libre-arbitre, le bien-fondé de l’anarchisme, la mort, l’au-delà, le sens caché de nos actes, la vacuité désespérante de nos vies confortables déjà toutes tracées, et la pérénnité de ce que nous ne bâtirons sans doute jamais, faute de foi, de persévérance et sans doute de génie.
Ces années furent les plus construites de ma vie, et pourtant je retiens de cette période mon instabilité permanente, mes violentes crises de doute, et tous ces questionnements qui n’ont jamais disparu. C’était l’époque où Nass El Ghiwane m’avait réconcilié avec ma langue maternelle que je ne parlais pas, où la peur vivait au fond de moi sans jamais me dominer, où même fragile et vulnérable, je me sentais invincible, car la vie me tendait les bras, et que mon insolente jeunesse me donnait le pouvoir de la repousser.
Janis Joplin, Bob Dylan, Bob Marley, Jimi Hendrix, Jim Morrisson, Led Zeppelin, Jefferson Airplane, Les Stones, Joan Baez, et mille autres ne se sont jamais tu durant cette période. Ils étaient devenus mes meilleurs amis, ceux qui me protégeaient de ce silence qui m’envahissait avec son lot d’idées noires. Je vivais au passé, et me désolais en permanence que les meilleurs soient déjà tous morts.
Le monde me paraissait terne et sans relief, j’aspirais à une élévation spirituelle qui pouvait me disculper de me sentir différente; à l’époque je pensais naïvement qu’un grand dessein attendait chacun d’entre nous, qu’il suffisait de tendre la main et de s’ouvrir aux autres pour que le monde soit un havre de paix et un temple d’harmonie.
Mes lectures subirent un revirement total. Je quittais les grands oncles du classisisme français (Balzac, Zola, et autres Maupassant) la littérature anglaise des 18° et 19° siècles (les soeurs Brontë, Lord Byron, Jane Austen, R.Kipling, etc..) et l’épouvante et la fiction américaine de S. King, Lovecraft et Poe, pour me plonger dans des lectures plus torturées ou plus allumées. A 16 ans je tombai amoureuse de Rimbaud, de Verlaine et Sophocle. La lecture de Baudelaire m’ouvrit des portes nouvelles: je me sentis comprise autant que lui s’était senti incompris.
De 17 à 20 ans, je devins au terme de mille souffrances celle que je suis aujourd’hui. J’adhérai à tous les courants qui portaient quelque chose de prometteur, quelle que fusse sa nature, bonne ou mauvaise. J’admirai l’anarchisme et y adhérai en limitant sa portée aux libres enfants de Summerhill. J’élevai au rang d’idole Thomas More et Kant. J’observais le cynisme chez Jonathan Coe, j’apprenais la tendresse chez Albert Cohen, j’apprivoisais la folie chez Castaneda. Je relisai Nietzsche encore et encore, manquant le principal de son oeuvre, admirant deux choses chez l’homme: le génie de l’écriture, et l’affranchissement de toutes les contraintes. Il était ce que je désirais devenir: une personne libre.
Aujourd’hui encore je fais beaucoup rire les érudits et autre bien-pensants pédants de mon entourage quand j’affirme avec beaucoup de naïveté que Nietzsche est pour moi un Baudelaire abouti, qui a enfin trouvé cet ordre si souvent cherché là haut, en s’affranchissant de tous les pouvoirs qui tentent de l’imposer. Je pense toujours cela…
Je menai parallèlement à mes élucubrations incessantes des études d’économie qui me rappelaient sans cesse ce côté “corporate” de la vie que je haïssais tant, le même côté qui m’a avalé toute entière et qui me permet d’écrire ces lignes aujourd’hui, confortablement installée sur une chaise qui vaut un SMIC. En ce temps je vivais encore sur mes acquis, et usais le temps qui devait me servir à assister aux cours pour vivre intensément et tenter le diable chaque minute qui passait. Je découvrai l’oeuvre de Dali, son humour et sa gravité, et devins une grande admiratrice du créateur qui m’intéressa à l’art ibérique et latin. Avec deux copines, nous tâtonnions dans les sentiers de la découverte, visionnant sans pause les oeuvres de Buñuel, Furtado, et d’Amenabar. Cette fascination pour l’oeuvre de Dali déclencha une réflexion décousue et non aboutie sur les effets du temps, l’aspiration au meilleur, les synergies entre l’art et la science.
Je redemandai à un ami de me réexpliquer le principe d’Archimède, et m’aventurai avec ce maigre bagage dans les topiques freudiennes, et les expériences d’Albert Hoffman. Durant cette période, je me suis abandonnée à des lectures scientifiques dont je n’ai rien retenu, hormis peut-être la théorie du chaos de James Gleick, qui m’avait rendue autiste le temps d’un voyage (désolée).
C’était au moment de ma vie où le mot passion prenait sens pour la première fois. La réalité n’avait pas d’emprise sur moi; je vivais à mille lieues du monde réel, dans un univers où la paix s’obtenait en agitant des branches d’olivier, et où la rédemption se cueillait dans le sourire d’un autre. Comme me le chantait Papa avec nostalgie en me prenant, alors enfant, sur ses genoux, “en ce temps là j’avais vingt ans,” j’avais écumé les lectures ésotériques de ma bibliothèque, je croyais en l’au-delà, en la réincarnation, au symbolisme, à la vie éternelle. Je découvrai le Tibet au travers des livres, et des documentaires. Je rêvais de fouler son sol un jour. Nous avions tracé avec une amie l’itinéraire d’un voyage hypothétique qui n’a jamais vu le jour, et qui s’achevait sur cette terre dont on rêvait, après avoir traversé le Népal et le Bhoutan pour arriver à Lhasa. Le siècle nouveau pointait son nez à la période où je vénérais Trinh Xuan Thuan , Matthieu Ricard qui menait selon moi une vie de rêve et Confucius, qui était pour moi le comble de l’avant-gardisme puisqu’il était hippie (on se calme, ça n’engage que moi!). A cette époque, Lobsang Rampa et son troisième oeil sont entrés dans ma vie, et ont confirmé la possibilité que me suggérait Stephen King à 13 ans lorsque je lisais Insomnie. Je m’épris de ce grand sage issu du plus sage des pays, et bien que le consumérisme ait eu raison de mon âme vendue et les hommes de mon coeur instable, rien ne parvint jamais à détrôner la sagesse tibétaine dans mon coeur.
Hier, au gré d’une lecture imprévue, j’ai découvert que Lobsang Rampa avait produit le canular littéraire du siècle dernier. Et en regardant le journal télévisé, la colère et la rage m’ont tellement envahie que j’ai pu constater sans mal que je n’avais rien acquis de cette sagesse tibétaine que je chéris tant
En y ayant réfléchi toute la nuit, je trouve finalement que l’histoire du vrai Lobsang Rampa n’en rend l’écrivain que plus génial, et l’homme que plus sage.
Quant au pauvre Tibet persécuté, je ne sais que dire…
Mais les olives de la salade qui me servit de déjeuner sont toujours dans l’assiette.




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