Dans la bulle de Zaz, un monde à part…

les pieds au sol, la tête dans les nuages

Comment Zaz a passé un dimanche dingue dans Paris

Hier, j’ai entamé une journée banale. Après un samedi soir qui a débordé dans les lignes matinales de mon dimanche, j’ai pu laisser en stand-by mes quelques neurones valides avant de m’attabler avec mes amis de la veille autour d’un brunch à 5 millions de calories. Entre une bouchée et un éclat de rire, j’ai eu l’impression que ce matin d’hier, je n’étais plus la particule isolée de d’habitude, ce moineau juché sur un fil électrique planté d’un côté à Casa et de l’autre à Paris.

J’ai arpenté Paris en habit d’apparat,  Paris nu, uniquement vêtu de ses plus beaux bijoux pour célébrer la Nativité, le Nouvel An, le record du monde du nombre de déjections canines au cm². Ce Paris dont je suis amoureuse, et que je protège jalousement, comme un amant convoité…

J’ai quitté mes amis, mon ami, j’ai déambulé dans Paris, j’ai relu l’Histoire, je me suis fondue dans la lumière hésitante de quelques lucarnes laissées à l’abandon, j’ai volé des regards aux passants, des sourires aux enfants ; les mots ont sonné justes à mon oreille, j’ai voulu la voir, noire et profonde, inquiétante et majestueuse, retrouver l’inquiétude teintée de fascination qu’il y avait dans mon regard d’enfant quand il se perdait dans les colliers scintillants de ses profils. J’ai hésité sur le quai de la Corse, à prendre le Pont au Change. Mais je me suis dit qu’elle serait plus belle encore, vue du Pont Notre Dame. J’ai donc marché jusqu’à elle, jusqu’à cette Seine crasseuse qui sublimait la nuit. Et par-dessus le pont Notre Dame, j’ai naïvement eu le sentiment que je la dominais ; crédule…Je me suis penchée, j’ai taquiné les postulats de l’Attraction Universelle –là haut, Isaac a froncé les sourcils, pour témoigner de l’inusabilité de mon entreprise. Mon trench au goût du jour a bravé l’égout du temps, et sur cette terre d’écrivain, j’ai pu m’imaginer, Javert avant son suicide…

J’ai continué mon voyage, étourdie de plaisir et pleine d’hébétude, comme le sont ces premières fois, ou encore les suivantes pourvu qu’elles se distinguent jusqu’à les évoquer…

Derrière la place de l’Hôtel de ville, les effluves d’un parfum familier m’ont conduite à un marchand désenchanté qui vendait des beignets, des crêpes et des marrons chauds; et dans de parfaites petites pellicules de cellophane, des cacahuètes caramélisées. Elles avaient le goût d’un gloussement d’enfant, et  d’un livre de la Comtesse.

J’ai remeublé mon imagination devant Le Louvre des Antiquaires, j’ai recouvert de bois ancien la fluidité de mon quotidien, et cette habitude vieille de 19 mois m’est naturellement revenue : j’ai vérifié que l’objet de mon désir était toujours en exposition, trônant somptueusement sur un noble secrétaire ; et quand mon regard a enveloppé cette paire de bougeoirs de la fin du siècle qui a porté Hugo, alors avec délectation et sans remords, j’ai succombé à la bêtise de la convoitise.

En dépassant les Tuileries, j’ai levé les yeux, et j’ai aperçu l’illusion d’une pluie d’étoiles. 23H.

Coquette et apprêtée, la tour a mis en émoi tous les cavaliers de la place, et dans mes rêves, tous les chevaux de Marly se sont cabrés. Une voix intérieure stupide m’a dit alors que c’est l’espièglerie de Marie-Antoinette qui était  à l’origine de mon impression. J’ai rincé cette idée loufoque dans les fontaines de la Concorde, fantômes de Saint Rome.

 L’obélisque de Luxor chargé d’histoire m’a fait un clin d’œil, et la moustache de Dali a ricoché dans les limbes de mon esprit. Je me suis souvenue qu’il serait bon que je dépoussière mes souvenirs, et que j’aille flâner au Siège, à Montmartre.

J’ai emprunté la plus belle avenue du monde pour rentrer chez moi. Marcel m’a quitté devant le Grand Palais des Beaux Arts, et seule, je me suis laissée intimider par les quelques quarante mille mètres carrés de verre et d’acier en dentelle. Les volutes de fumée bleue de ma cigarette ont ouvert la voie aux vaticinations évanescentes d’un voile de moi qui voulait s’évader pour vivre à la Belle Epoque. Debout sur la place de l’ancien président, j’ai veillé, envieuse et rêveuse, à ne rien manquer de l’Exposition. Quand j’eus fini de me pavaner dans le vaisseau principal, quand les voûtes m’eurent livré tous leurs secrets, quand mon envol vertigineux dans les méandres ciselés de la verrière prit fin, la nuit avait succombé au temps, et tous deux s’apprêtaient à enfanter d’une aube nouvelle.

 J’ai remonté l’avenue des Champs-Elysées, qu’on a habillée comme une prostituée fatiguée de tapiner, et les emballages agressifs qui écorchaient les vitrines ont blessé ma rétine, et la voyageuse en moi.

Comme dans un mauvais film, j’avais l’impression narcissique qu’à chacun de mes pas, la guirlande illuminée que je dépassais s’éteignait, révélant Paris au saut du lit, Paris cette vieille pute déformée, dévastée,  défigurée à force d’être arpentée et défoncée sans respect.

Je ne me suis pas extasiée devant le génie de Napoléon, c’en était fini de l’illusion, la magie n’opérait  plus. En descendant l’avenue de Wagram, mes derniers souvenirs de voyage se sont vus gâchés par cet étalage obscène d’enseignes bon marché et de lumières criardes, de la réclame sans envergure.

J’ai marché vite, avec des œillères, pour préserver les incertaines miettes de bonheur qui s’étaient inévitablement nichées quelque part en moi, dans cet endroit même d’où je vous les livre en cet l’instant.

Les eaux de ma douche aurorale ont glissé sur ma peau, puis sous terre, et j’ai enseveli sous les flots les errements et les errances de ma nuit sans peur.

J’ai retrouvé mes gestes programmés, mes objets du quotidien, ces prolongements de mes mains : la tasse de café, la télécommande, télé contre le mur, musique à briser les tympans. Mes cheveux ont ruisselé sur le parquet, j’ai fumé une cigarette à la fenêtre, je me suis imposée de la fumer toute entière avant de me couvrir, je n’osais plus faire un autre geste que celui de porter cette tige de tabac à ma bouche, encore et encore.

Comme un enfant croit se cacher derrière sa main, j’espérais sans doute disparaître derrière mes hélices blanches et toxiques…

Puis je suis ressortie, et dans la rue,j’ai retrouvé mes vieux réflexes. Malgré tout j’ai frôlé des manches et des épaules, une hanche même et aussi un dos- désagréable rapprochement ; la banalité des passagers de ma rame était telle qu’aucun d’entre eux ne pouvait il se voir attribuer un rôle –si minime pût il être- dans le scénario qui meublait mon imagination.

J’ai haï Paris de m’avoir trahie, de s’être encore une fois disséminé dans la nuit alors même que j’étais sur le point de la cueillir. Peut être qu’ensuite, j’aurais pu regagner ma ville natale,  le cœur léger…

A l’inverse, c’est le cœur lourd que je suis arrivée au travail, excédée d’avoir perdu encore une fois, exténuée d’avoir déambulé dans Paris toute la nuit comme une chouette folle,  et ivre de rage d’entamer ma semaine sans avoir fermé l’œil une seule minute.

La première phrase de ma journée a été «Hé ben dis donc, tu as vraiment bonne mine ce matin. Tu as passé un bon week end ? »

J’ai cru rêver.

On est lundi. Encore une semaine. Courage.

décembre 18, 2006 - Posté par Zaz | Critiques et impressions, Mes sautes d'humeur | | Un commentaire

Un commentaire »

  1. [...] sur un film, un film “choral” comme ils disent, où rien ne me parlait, sinon Paris qui m’est si chère, la peur et la tendre confusion d’Elise, la folie douce et le chagrin de cet historien encore [...]

    Ping par Klapisch et Zaz: comment a-t-on pu en arriver là? « Dans la bulle de Zaz, un monde à part… | mars 21, 2008


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