Comment Zaz s’est extasiée: What a Wonderful World
Aujourd’hui, mon boss a bien commencé ma semaine. Après m’avoir annoncé que j’aurais des primes inespérées (hé oui Papa, y’a des chances que je réussisse à payer mes premiers impôts toute seule, comme une grande !), il a décrété aux environs de 14H30 qu’aujourd’hui allait être un jour spécial où lui, ainsi que toute son équipe (nous), allions quitter le bureau « tôt » (entendez 19H30). Ne jamais contrecarrer les perspectives de son chef…
Toute une soirée libre en vue ? Inespéré….
Pendant que mon cher et tendre se dore la pilule sous les ampoules du casino de Deauville en vidant des Cuba Libre en même temps que son compte en banque, je me retrouvais à la tête d’une ribambelle d’heures libres que je refusais d’employer à cette occupation pas assez profitable de ruminer.
Mon portable, qui depuis 24H me laisse spéculer en toute quiétude sur l’infidélité de mon Mister Big en observant un silence obstiné, se décide enfin à sonner.
Ma cousine (Sergent Doudou) me propose d’aller voir un film marocain qui a déjà alimenté plusieurs de nos conversations, mais qui n’a pour le moment fait l’objet d’aucun battage médiatique qui aurait pu attiser notre curiosité. On décide plus ou moins du programme, mais la troisième de notre trio désoeuvré s’est réfugiée au fond de son lit pour combattre davantage une flemme bien marocaine qu’une migraine passagère ; encore deux minutes et nous sommes sur le point de passer la soirée chacune chez elle. Pourtant, dans une poignée de secondes nous allons nous retrouver toutes les trois sur un quai à Neuilly. Seul hic : le film est projeté à l’UGC ciné cité des Halles uniquement, quartier ô combien détesté et éloigné de nos points de rassemblement habituels.
L’insistance de mon sergent de cousine, la subite volonté de mon hypocondriaque préférée et le sentiment qu’assister à cette projection partait avant tout d’un sentiment citoyen (nous partions encourager le cinéma marocain avant tout), tout cela a eu raison de nos réticences, et c’est euphoriques que nous avons pris un train bondé et chargé d’effluves pour aller voir « What a Wonderful World », le dernier film de Faouzi Bensaïdi.
Inattendu. C’est le terme le plus approprié pour décrire le moment qu’on a passé.
Loin des clichés habituels qui discréditent à juste titre notre cinéma local, WWW s’inscrit dans une lignée novatrice, résolument originale et définitivement artistique.
Dans cette grande ville moderne et contrastée qu’est Casablanca, le réalisateur joue subtilement de tous les archaïsmes pour mettre en lumière les dérives de la fracture sociale qui scie la ville, peignant sa toile sur fond d’histoire d’amour décalée, mêlant les destins improbables de deux personnages inopinés et fragiles (un tueur à gages et un agent de la circulation) à ceux d’une prostituée, d’une femme de ménage, d’un gamin qui se rêve en Europe, d’un laboratoire de photo qui devient un véritable fil conducteur dans l’histoire.
Le résultat est épuré, délicat et irrésistiblement chorégraphique. A la froideur de Kamel (avec un « e » s’il vous plaît), le tueur à gages méthodique et minutieux, se superpose la distance de Kenza, l’agent de circulation du rond point Abd-el-Moumen, qui fait danser les voitures au gré de ses états d’âme. Pourtant, leur fragilité exacerbée rend le premier preque irrésistible quand, tel un adolescent sans expérience, il s’amourache d’une simple voix, et la seconde attachante quand l’élan d’amour irraisonné fait tomber la cuirasse de la guerrière en elle.
L’univers du film est déconcertant : l’évolution des personnages dans le film suggère le cinéma de Tati, les objets récurrents qui portent la trame évoquent le modus operandi de Kusturica (ce labo photo qui devient un véritable personnage, à la manière de la voiture rouillée grignotée par la truie de Chat Noir, Chat Blanc), la désincarnation scénaristique semble avoir des relents Tarentiniens. C’est vrai que ces rapprochements sont audacieux, mais le cocktail qui en ressort l’est dans une toute autre mesure.
La fiction est portée par de réels talents, et si le burlesque l’emporte par moments sur les excès de notre société, les écueils de la mondialisation, ou la fracture peu tranquille qui secoue notre bonne vieille ville, ce film n’en demeure pas moins un véritable bijou de fantaisie, d’imagination, et de talent.
Faouzi Bensaïdi plante la barre haut pour les jeunes prodiges du septième art marocain qui éclorent peu à peu et révèlent un cinéma qui s’éloigne bienheureusement des sempiternels scénarios à vocation humanitaire, qui décrivent pour la plupart un Maroc miséreux et une jeunesse misérable et sans envergure. WWW fait la part belle à l’imaginaire, au rêve, à l’amour, à la création, et par là donc à l’incohérence. Pour autant, la vision d’ensemble reste incontestablement pessimiste, agitant des personnages qui, se débattent tous dans une incroyable solitude, et tentent tous en vain d’achever leur dessein .
La prestation que nous livre Nezha Rahil en femme rêveuse, à la fois dictatrice du chrono-cellulaire et réincarnation parodique de Black Mamba, m’a laissé sans voix. Pourtant, cette jeune femme peu bavarde m’a fait hurler de rire le peu de fois où il a été jugé bon de la faire parler.
Bien que les dialogues des deux principaux protagonistes m’aient paru de par leur naïveté quelque peu en dessous de la qualité globale du film, cette fiction reste toutefois une excellente surprise qui mélange les codes, enchaîne les ruptures et mélange les genres.
Un plan de soirée entre potes que je conseille sans aucune réserve, et qui vaut largement tous les casinos de Deauville avec Mr Big.
Moralité : Sergent Doudou a [presque] toujours raison.
WWP ==== What a Wonderful Post !!