Comment se sentir utile?
Avec Zay, tout va vite. On parle du projet en fin de journée, avec une forte détermination, une réelle motivation. Je croule sous le taf. “Oui Zay, il faut qu’on se bouge, qu’on fasse quelque chose. Depuis le temps qu’on dit qu’on en a marre d’exister à travers nos sacs et nos chaussures…”. Je vais dormir, je rêve du dernier Sultan taille haute, du Cannage vernis, et de bobines de pellicules qui déroulent sous mes pieds. Une existence de futilité. Je partage mon rêve avec Zay, qui trouve mes dernières acquisitions “à tôôôômber!”. Mais Zay, elle dort pas, elle est en guerre. Dès le lendemain matin, je croule sous les mails. On doit trouver un nom, un logo, une bannière, écrire un post, contacter la presse, coordonner une action, se trouver une légitimité, domicilier l’association qui devient un fonds marocain qui redevient une assoce européenne qui pense à se fondre dans une autre avant de se décider à devenir un collectif. On s’arrête sur la première cause à défendre: les enfants derrière les barreaux. Zay observe un rythme de croisière de deux mails par demi-heure. Je la soupçonne d’être en congés. Elle jure que non. Je reçois le premier mail du collectif, ah tiens on a une adresse mail officielle. On échange des idées, des points de vue, des coups de fil. Elle coordonne tout ça, m’appelle au bout de 52 heures: le traditionnel “je vais Aux frères Gourmet” devient “je file à Oukacha”. “Très bien, oublie tes décolletés et ton innocence chez toi”. Me rappelle 4 heures plus tard: “Zaz, je fais comment pour l’odeur coincée dans mon nez?” . Je ne sais pas lui répondre. Depuis la terrasse du Latéral avenue MacMahon, je lui suggère de vivre avec. Elle me raconte la détresse de ceux qu’elle a vus, à qui elle a parlé. Détruit mon univers acidulé en quelques phrases. Derrière mes grandes lunettes et ma nouvelle frange, je me sens toute petite. Une conversation s’impose, une vraie organisation nous fait défaut. Tout s’enchaîne trop vite, on sera jamais prêts, comment ça le 23 on poste? et après, une fois qu’on a posté, on fait quoi? ça aide pas vraiment de poster, quand il n’y a rien qui suit. Je suis perplexe. Je crains que d’y aller tête baissée et sans préparation, c’est beaucoup de bruit pour rien.
Je me repose la question: “Ok, on poste. Et après?”
Après, on s’arrête pas. Et c’est juste ça qui compte. On s’arrête pas.
