INTO THE WILD: Comment Zaz reprend du clavier
Un bail que je n’ai pas écrit…
beaucoup de choses à raconter, beaucoup de critiques à faire, beaucoup de faits à commenter, quelques trésors à louer. Mais pas envie d’écrire. Pas pour le moment du moins.
Vendredi dernier concluait une semaine de travail harassante que je comptais bien clôturer par une jolie soirée.
J’ai quitté mon bureau vers 19h, et décidé d’aller me perdre dans la pénombre bienveillante d’une salle obscure en attendant de rejoindre mes amis plus tard dans la soirée.
Il y eut la salle, le film. et il n’y eut rien d’autre.
C’est armée d’un cornet de pop-corn sucré et d’un soda, et débarassée de mon téléphone, de mon double et des angoisses de ma semaine que j’ai fait mon entrée dans la salle pour regarder INTO THE WILD, le petit bijou de Sean Penn.
There is pleasure in the pathless woods,
There is rapture on the lonely shore (Un pur ravissement aux confins du désert)
There is society where no one intrudes, (Et de douces présences où nul ne s’aventure)
By the deep sea and the music in its roar; (Au bord de l’océan qui gronde et qui murmure)
I love not man the less, but Nature more (Sans cesser d’aimer l’homme, j’adore la nature)
Lord Byron
Quel incroyable voyage…
Décrire le film me parait presque absurde; d’ailleurs que m’en reste-t-il sinon ce sourire stupide et ce souvenir agréable quand j’y repense?
Sean Penn, trop rare derrière la caméra, nous livre une oeuvre magistrale qui s’émiette sur deux heures et vingt-sept minutes d’harmonie et de bonheur;
Pour son quatrième film en tant que réalisateur, il fait le choix de s’aventurer dans le road movie, dont il renouvelle profondément le genre.
L’histoire est celle de Christopher Mc Candless (incroyable Emile Hirsch) , ce jeune homme qui, à l’obtention de son diplôme, quitte Atlanta, le giron familial et tous ses avantages matériels pour aller se fondre dans la nature sauvage, poursuivant une quête identitaire qui le conduira de l’Arizona à la Caroline du nord, du Colorado au Golfe de Santa Clara, de Los Angeles (qui l’écoeure profondément), à l’Alaska, but utime du périple.
Loin de s’arrêter à un défilement de beaux paysages, le film raconte une réelle quête initiatique à laquelle le spectateur prend vite part, presque sans s’en rendre compte. L’issue du film est révélée dès les premières minutes, laissant au spectateur le loisir de se concentrer sur les étapes du parcours introspectif d’Alex Supertramp, la part d’innocence de Christopher qui rejette les sous-bassements matériels de notre société de consommation et des vices qui la corrompent.
Avec une habilité incroyable, Sean Penn dévoile le destin de ce jeune aventurier, et nous raconte ce fabuleux voyage, tant intérieur qu’extérieur. il segmente le film en quatre parties, bouleverse la chronologie, et donne (à tort je trouve) le fil de la narration à la soeur du personnage, qui accompagne parfois de mots une réflexion que d’aucuns auront mené individuellement. Les scènes se succèdent sans se suivre, le héros, grandit, mûrit, s’assagit sous l’oeil bienveillant du spectateur conquis. Les paysages estampillés USA plantent le décor: d’immenses étendues froides et immaculées , des routes interminables, des dunes rocailleuses balayées d’une brise poussiéreuse qu’on devine chaude, des gorges et des canyons, des breaks et des pick-ups, tout y est sans pourtant jamais verser dans le cliché ou la facilité.
Le film s’enrichit en outre de l’incroyable performance d’Emile Hirsch, intrépide idéaliste touchant de pureté et d’optimisme. Il se cherche dans les profondeurs de la nature, la considère avec une délicatesse folle. Emile Hirsch, du haut de ses deux décennies fraîchement bouclées, nous livre une performance digne des plus grands de mon panthéon. Avec la fraîcheur de sa jeunesse, il incarne tout en poésie un Alex Supertramp cultivé et téméraire, bien décidé à renaître en plein Alaska, et à profiter du voyage pour se reconstruire au fil des rencontres une nouvelle famille.
Avec sobriété et talent, Sean Penn réussit l’exploit de transformer la nature silencieuse et immobile en un véritable personnage. Dans cette recherche de soi, elle s’impose, intime et intimidante, comme le remède à une société aspetisée et dangereuse. Sans tomber dans le cliché de l’illuminé contestataire aux cheveux longs et aux narines enfumées, il offre au personnage la naïveté touchante et la rebellion pacifiste des hippies, et au film une BO folk qui plante l’ambiance beat du film.
L’optimisme Christopher Mc Candless, heureux de se fondre dans la nature et de se confronter à elle, ne fait pas pour autant d’ INTO THE WILD un mode d’emploi pour l’épanouissment marginal et le retour aux sources primaires, loin de là. En effet, l’issue résolument en rupture avec les happy-endings attendus dans le genre cinématographique et souvent justifiés par des personnages enclins à croire le bonheur à portée de main laisse place à une fin qui interloque. L’homme retouve sa place dans l’univers, la nature reste comme elle est, sauvage et indomptable, même avec beaucoup d’amour et de bonne volonté.
Toutefois, ce qui demeure intact jusqu’au clap de fin, c’est cette soif incroyable de liberté, ce rejet total des interdits, des contraintes, et des fondements de la société contemporaine et de l’establishment bien pensant de cette amérique désenchantée par la guerre du Vietnam.Christopher Mc Candless s’enfuit pour vivre, exactement comme le Samuel Tristan de Hafid Aggoune. Car ce sont les hommes qui poussent Christopher à s’exclure de la société, et non un rejet qu’il porterait de l’humanité. Preuve en est, il s’exile loin des humains mais emporte le meilleur de ce qu’ils ont créé- de l’art- et tient de façon rigoureuse un journal de bord où s’égrènent ses jours au rythme des faits marquants du quotidien. Sa dernière action sera de laisser une note pour ses semblables, et il note même sur une page du “Doctor Zhivago”: Happiness only real when shared.
L’isolement lui rappelle qu’il reste des choses à vivre, et sans la rivière en crue il entamait son voyage de retour. N’écrit il pas pour son centième jour marquant loin de la civilisation: “Become litterally trapped in the wild. No game in sight“.
Je savais en y allant de quel sujet traitait le film. Je savais également qu’il durait 2h27 et je craignais compte tenu du sujet de trouver le film long. Mais je me trompais.
INTO THE WILD ne sera sans doute pas un succès populaire. J’ai d’ailleurs constaté hier avec effarement qu’il n’était nommé aux Oscars que dans la catégorie “Meilleur montage”, une honte quand on s’aperçoit que l’insipide Keira Knightley et son “Reviens moi” peuvent s’énorgueillir de 7 nominations….
Mais il marquera sans doute l’esprit de ceux qui l’auront vu, et y auront apprécié les performances d’acteur de Hirsch, Vaughn, Holbrooke et les autres, le talent et la maîtrise de Sean Penn, le génie d’Eric Gautier (directeur de la photographie) et la synergie de tous ces talents qui a donné naissance à ce bijou. De longues heures après le générique de fin, on reste fasciné par les scènes bouleversantes, ensorcellé par le souffle lyrique du film, cette quête d’absolu, ce voyage aux confins de l’Amérique et de soi.
Et, sur les vieilles notes du Goin up the Country qui a marqué mon adolescence. On se surprend à espérer échapper au tourbillon consumériste de notre folle société….
Two years he walks the earth.
No phone, no pool, no pets, no cigarettes, ultimate freedom.
An extremist. And aesthetic voyager whose home is…the road.
Escaped from Atlanta.
Thoushalt not return ‘cause the “west is the best.”
And now after two rambling years,comes the final and greatest adventure.
The climactic battle to kill the false being within and victoriously conclude the spiritual revolution.
Ten days and nights of freight trains and hitchhiking, bringing him to the great white north.
No longer to be poisoned by civilization, he flees,
and walks alone upon the land to become lost in the wild.
ALEXANDER SUPERTRAMP MAY 1992
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